samedi 3 mars 2012

Page 1 (AB)

[compilation hebdomadaire des épisodes d'AB, qui forme la page 1 de son texte.]



L’orage avait éclaté avec une telle violence que toute la salle d’embarquement fut réduite au silence. Au gré des éclairs, on voyait l’appareil cloué au sol, la soute béante, entouré de tous les petits et gros véhicules lunaires qui s’affairaient il y a encore un instant autour de lui pour le vidanger. Un gros scarabée gisant dévoré par des fourmis mécaniques qui n’en avaient laissé que la carapace luisante sous la pluie. Tant que la tempête ne se serait pas éloignée de quelques kilomètres, tous les employés devaient quitter le tarmac pour se mettre à l’abri. Le professeur Duplessis soupira en se rengonçant dans son siège. Il avait toujours détesté les aéroports et les voyages en avion, et celui-ci s’annonçait mal. Quand diable allait-il donc pouvoir enfin rentrer chez lui ? Au comptoir d’embarquement, les hôtesses et stewarts s’ennuyaient ferme. Sur les écrans surélevés qui parsemaient ce grand hall aux trois quarts vides, des images de vues aériennes de la forêt du Mont-Tremblant et de parties de pêche à la mouche défilaient entre deux bulletins d’information. On annonça au micro que l’embarquement pour le vol Londres-Montréal commencerait à 23h15. Monter enfin dans l’avion et dormir, c’était tout ce que le professeur Duplessis souhaitait. Il serait bien temps, demain, de réfléchir.

Un jour neuf se levait sur le quartier d’Outremont. Le professeur Duplessis, que le décalage horaire avait sorti du lit bien avant l’aurore, se tenait à son bureau et triait machinalement le courrier qui s’était accumulé pendant ses trois semaines d’absence. Sous les prospectus gondolés, une lettre dont le libellé avait été rédigé avec affectation attira son attention. L’écriture lui était par trop famillière – encore un coup de ce vieux Saute-Rivière. Richard Saute-Rivière, dont le combat politique en faveurs des droits des premières nations amérindiennes avait fait la gloire dans les années 70 au Québec, était un vieil ami. Ce genre de personnage charismatique, imprévisible et marginal, que la vie jette sur votre chemin à vingt ans, sans que vous vous doutiez qu’ils ne vous lâcheront plus, et que tout finira pas vous ramener à eux. Ils s’étaient connus sous un tipi, installé au milieu d’une quarantaine d’autres tentes sur le gazon propre des plaines d’Abraham, lors d’une manifestation de protestation à Québec. Saute-Rivière, torse-nu et plumes rituelles accrochées aux cheveux, haranguait la foule et exhibait son torse devant badauds et policiers, sous les gloussements enthousiastes des étudiantes en anthropologie qui s’étaient jointes à la partie. Parmi elles, Geneviève était sans doute la plus déterminée. Le professeur Duplessis la contemplait, transi d’amour, la suivant en bon chien fidèle d’une manifestation à l’autre dans toute la province. Moins d’un mois plus tard, la passionaria le plantait là pour rejoindre le grand Richard, partager ses engagements en faveur de la Justice et des laissers pour compte, son irrésistible ascension politique, et son lit.

Elle était morte depuis dix ans maintenant, des promeneurs avaient retrouvé son corps flottant sur le dos comme un gros poisson intoxiqué, dans le lac jouxtant leur chalet sur les bords de la rivière Rouge. Duplessis avait revu Richard à l’occasion des obsèques, et lui aurait volontiers fourré la tête dans la terre fraîchement retournée de ses propres mains. Geneviève s’était suicidée, après des années de vie de couple orageuses et jonchées de tromperies en tout genre, parvenue aux dernières extrêmités de l’alcoolisme et du dégoût de soi, chuchotait-on entre soi dans les allées du cimetière. Alors que le professeur Dupléssis ruminait sa rancœur toujours intacte devant l’enveloppe fermée, prêt à lui faire connaître le même sort que le reste de son courrier, le téléphone sonna. Sept heures moins le quart ! À part la police politique, qui pouvait bien appeler les braves gens si tôt ?

- M. Duplessis ?

- Lui-même.

- Ici les services de police de la ville de Montréal. Nous voudrions vous parler de l’affaire Saute-Rivière.

- Quelle affaire ?

- Vous connaissiez M. Richard Saute-Rivière ?

- Oui, enfin, un peu. De quoi s’agit-il ?

- L’autopsie indique que M. Saute-Rivière n’est pas mort…de manière naturelle.

- Saute-Rivière ? Mort ? Mais qu’est-ce que vous me chantez là ? Et qu’est-ce que j’ai avoir avec tout ça ?

- Justement, M. Duplessis, justement. Nous aimerions vous entendre.
L’énorme commandant Duboulier accueillit le professeur Duplessis dans un bureau aux proportions ridiculement exigües. Tout en plongeant ses babines repoussantes dans son gobelet de mauvais café, il lui fit décliner son identité et ses titres.

- Comme je vous le disais tantôt, nous enquêtons sur la mort de Richard Saute-Rivière.

- J’ignorais qu’il fut mort, rétorqua Duplessis. Me direz-vous ce qu’il s’est passé ?

- On l’a retrouvé il y a une quinzaine de jours, errant près de la fontaine Desjardins. Manifestement, il avait été passé à tabac. Après quelques jours d’hospitalisation, on l’a ramené chez lui. Il a refusé de porter plainte. Il attendait votre retour.

- Mon retour ? Mais pourquoi donc ?

- C’est à vous de nous le dire !

- Mais comment le pourrais-je ? Je n’en ai pas la moindre idée ! Saute-Rivière était devenu un parfait illuminé qui se prenait pour un parrain de la mafia. Allez donc plutôt enquêter auprès des hurluberlus en peaux de mouton dont il s’était entouré ces derniers temps ! J’ai coupé les ponts avec lui il y a bientôt dix ans, après le suicide de sa femme.

- Il n’a donc pas cherché à vous joindre récemment ?

- Absolument pas ! s’écria-t-il avec emportement.

La moindre hésitation lui aurait été fatale. Il n’était pas question que l’entretien avec ce gros morse en uniforme s’éternise. C’est pourquoi, tout en sentant palpiter contre sa poitrine la lettre qu’il avait lue dans le taxi en venant, il avait nié, catégoriquement, tout en sentant que ce premier mensonge risquait de le mener loin, sans doute beaucoup trop loin.

- Les relevés de communication indiquent pourtant qu’il a essayé de vous joindre à plusieurs reprises, reprit le commandant Douboulier, avec un air qu’il voulait fin, mais qui donnait plutôt à son visage l’expression d’un poupon constipé.

- J’étais en Europe pendant trois semaines, rétorqua Duplessis, il n’y avait personne, pas même le chat, et aucun message laissé sur le répondeur à mon retour.

- Toujours est-il qu’à présent, M. Saute-Rivière mange les pissenlits par la racine, et qu’avant d’en arriver là, il a réclamé votre présence.

- Comment est-il mort ? interrogea Duplessis

- Sa concierge a découvert le corps en bas de l’escalier au petit matin, la nuque rompue. On a simulé une chute, le rapport du médecin légiste est formel : il était mort depuis plus de vingt-quatre heures quand on l’a trouvé.

- Et savez-vous pourquoi il me réclamait ?

- Pas la moindre idée. J’espérais précisément que vous pourriez éclairer ma lanterne.

Dans un appartement délabré de la rue St Laurent, juste au dessus du théâtre du Rideau Vert, trois drôles de gugusses s’étaient offert une grasse matinée. Le plus jeune, qu’on appelait Raton parce son père tenait une entreprise florrissante d’élimination de rongeurs défonseurs de poubelles, faisait un rêve incohérent, passant du rire aux larmes selon que la traque extra-terrestre dont il croyait être l’objet tournait ou non en sa faveur. Voilà qu’il s’envolait au-dessus de la cime des arbres, haletant et le cœur au bord de rompre – la fuite vers le haut ! ça y est ! il leur avait échappé !
Le soulagement fut cependant de courte durée, quelque chose venait de lui agripper la jambe et le ramenait au sol, il se propulsait de toute ses forces en sens contraire, mais on ne le lâchait pas, on serrait plus fort, quelque part en bas, très loin dans son corps. « Raton, grouille-toi donc ! » Réveillé en sursaut, Raton finit par ouvrir des yeux gros comme des soucoupes. La Pelure, qui avait encore la main sur sa cuisse, commençait à se fâcher, tandis que derrière lui, Nelson débarrassait la table des bouteilles de bière vides qui la jonchaient d’un grand mouvement de bras pour y poser son sac de voyage, y fourrant du linge et leurs trois lampes torches. « Lève-toi Raton ! C’est l’heure, on se tire ! »
Raton avait eu à peine le temps d’enfiler sa veste de mouton retourné, et ils s’étaient mis en route pour le chalet. L’idée était de se tenir tranquille quelques semaines, le temps de se faire oublier, que les choses se calment et que la police se désintéresse de l’affaire. On brûlerait les gants et les vêtements qui avaient servi à l’opération dans un coin à l’abri des regards, une fois la nuit tombée, puis on se répartirait le butin. Raton voulait partir refaire sa vie en Australie, ou peut-être bien en Nouvelle Zélande, ou même dans ces îles Vierges dont le seul nom suffisait à lui donner une érection. À ses pieds, sur le plancher de la voiture, son attention fut attirée par la vieille canne de Richard. Feu-Richard. Cette pensée le fit ricaner. « Eh les gars, on aura p’têt dû envoyer des fleurs à sa veuve ! » Nelson, au volant, pouffa dans sa cigarette. La Pelure, quant à lui, n’avait aucune envie de rire. « Ferme-la Raton, t’es vraiment trop épais. » Au loin, un barrage de police. Nelson laisser échapper un juron où il était question de femmes au mœurs légères. Impossible de faire demi-tour sans attirer la suspiscion, « vas-y roule, ralentis pas, pis laisse-moi parler surtout ! » lança La Pelure à Nelson, qui avait subitement verdi. Arrivés à la hauteur des policiers, ils s’arrêtèrent. « La 124 est inondée ! Faut passer par St Agathe pour la déviation ! » leur cria un fonctionnaire. La Pelure remercia de la main. Encore un barrage de castor qui avait cédé. Un bête barrage de castor. C’est tout ce qu’ils auraient à craindre désormais.



(à suivre)

AB

Page 1 (Fabrice)

[compilation hebdomadaire des épisodes de Fabrice, qui forme la page 1 de son texte.]


Certains habitants du quartier prétendaient qu'il était inutile d'essayer de comprendre la raison qui avait poussé Sabou à partir. Depuis son plus jeune âge, disaient-ils, Sabou n'avait jamais été comme les autres, et les enfants autrefois le regardaient déjà de travers, aux aguets, prêts à parer tout geste inattendu, voire agressif, qui pouvait brutalement sourdre de derrière sa carapace. Et voilà que, du jour au lendemain, il avait disparu de notre horizon… Quelle mouche l'avait piqué ? Les femmes, elles, penchaient pour une histoire de cœur, une de ces ruptures de passion qui vous dévaste le corps et l'âme, et ne vous laisse d'autre choix que d'abandonner le champ de bataille, désormais stérile, pour rebâtir au loin quelque chose de neuf. Tant d'inanités me laissaient songeur : comment peut-on passer autant de temps à côté d'un homme et le connaître aussi peu ? Pour la majorité des respectables habitants du quartier en tout cas, la disparition d'un personnage aussi peu conforme, aussi peu prévisible que Sabou Niyouma était avant tout un soulagement et, plongés dans un sommeil de truite, ils dormaient désormais sur leurs deux oreilles.
Ce n'est que quelques semaines plus tard que les premières histoires furent édifiées, lorsque, de retour de leurs vacances au pays, les blédards rapportèrent nouvelles et ragots colportés sur la route : Sabou vivait désormais dans une hutte au plus profond de la forêt, il serait devenu pêcheur, pêcheur de truite ou de tortue, il aurait épousé une femme-jaguar, une sorcière noire qui l'aurait subjugué. Mais c'est leur fantaisie et non leur véracité qui contribuait à propager ces récits au sein de notre communauté, et force était de constater que, plus que jamais, la fleur du secret s'épanouissait comme une tumeur, dérobant à notre connaissance le destin de Sabou Niyouma.
Afin que vous compreniez les raisons pour lesquelles je me suis attachée à Sabou, il convient de revenir sur les circonstances de notre rencontre. C'était il y a près de vingt ans à présent, l'été avait fini d'irriguer notre enfance de son insouciance et de sa torpeur, et nous nous apprêtions à reprendre le chemin de l'école. Et de notre troupeau d'enfants dépassait cette année-là une nouvelle tête, impassible derrière sa carapace. Ce n'est pas tant la couleur de la peau de Sabou Niyouma qui nous fascina que les consonances de son nom, expiration vaudou, vent de rêve et de savane qui nous entraînait bien au-delà de l'horizon clos et bitumé du quartier lorsque, lors de l'appel matinal, le maître prononçait son nom.
Le comportement cyclothymique de Sabou introduisit d'emblée une distance avec les autres enfants, dont l'attitude à son égard oscillait entre la crainte et la fascination. En effet, le comportement du jeune garçon avait de quoi désarçonner : si certains jours ce dernier dormait avec une application remarquable tout au long de la journée, déjouant implacablement les efforts désespérés de Mademoiselle Pipeau afin de susciter chez lui une amorce d'intérêt, d'autres fois au contraire, il s'impliquait dans les débats de la façon la plus passionnée qui soit. Et de le voir rétorquer à la maîtresse que les marées n'étaient pas l'œuvre de la lune, mais d'un poisson géant lové au fond des eaux qui, inlassablement, avalait et recrachait l'eau, ne pouvait laisser de marbre ses condisciples. Toutefois, si ce genre d'affirmation faisait bien entendu naître la raillerie chez nombre d'entre eux, la moquerie se teintait également d'admiration face à la détermination que manifestait Sabou, et sa capacité à ne se laisser démonter en aucune circonstance. Une personnalité aussi forte effarouchait ma timidité, et je serais restée à distance de ce curieux garçon si les circonstances ne nous avaient pas rapprochés. Le destin prit la forme d'un eczéma tenace qui rongeait nos petites mains d'enfants et nous obligeait chacun à les badigeonner d'un liquide orangé apaisant, mais peu esthétique. Ainsi, à la première sortie, Mademoiselle Pipeau m'apostropha : « Et bien Joséphine, tu vois bien que personne ne veut se mettre avec toi, donne-donc la main à Sabou, il a le même problème que toi ! »
C'est ainsi que, sur le chemin de la bibliothèque, je m'abandonnai pour la première fois à l'arc-en-ciel d'émotions contradictoires qui me traversaient le cœur. Nos pas s'accordaient et la marche me semblait danse, tempo tranquille sur le pavé. Sabou était-il aussi ému que moi ? Impossible à dire tant ses traits restaient impassibles. Le soir, lovée dans mon lit, je formulai le vœu de voir nos destins liés pour toujours et l'imaginai en prince chevauchant les étoiles et la lune. Mes rêves étaient d'autant plus fantaisistes que je n'avais encore échangé aucune parole avec Sabou car, si je lui tendais tout naturellement la main à chaque nouvelle sortie qui nous amenait à battre les trottoirs du quartier, c'est avec le même naturel que je lui tournais le dos à chaque récréation, emboitant lâchement le pas à mes condisciples qui avaient ostracisé ce garçon trop différent. Les circonstances allaient heureusement me donner l'occasion d'adopter un comportement dont je puisse être plus fier.


(à suivre)

Fabrice

Page 1 (Fr.)

[compilation hebdomadaire des épisodes de Fr., qui forme la page 1 de son texte.]



Le vieux regarda passer l'avion très haut au-dessus de sa tête - il ne
sera plus question d'avion, c'est trop cher - dans le meilleur des
cas, il y aura le récit d'une grève des agents de sécurité
aéroportuaires, avec des plans très rapprochés, très dramatiques, sur
les familles de cadres ligotées à des chaises de métal, la dernière
édition du journal quotidien posée sur les genoux et un gros flingue
posé sur la tempe, bref, pris en otages. Le vieux donc regarda passer
et disparaître de cette histoire l'avion, très haut au-dessus de sa
tête et tout à fait ignorant de lui, et se mit à classer mentalement
toutes les choses du monde : d'un côté celles qu'il pouvait voir mais
dont il n'était pas visible, de l'autre celles qui le pouvait voir en
retour, par exemple pour le piquer comme la bestiole ou être par lui
mangé comme le poisson. Au premier recensement, il y avait bien plus
de choses de la première catégorie. Quant aux choses qui le
regardaient sans qu'elles le vissent, il ne pouvait évidemment rien en
dire.
Au large, le gros nuages noirs s'accumulaient, promettant l'orage :
première ou deuxième catégorie ? La foudre allait-elle le viser ou le
frapper par accident, ou les deux successivement ? Le vieux décida que
l'expérience ne lui apporterait pas la réponse et dirigea sa barque
vers la côte. Une heure après, il entrait dans l'estuaire, longeait le
campement sauvage des Chevelus Dévergondés - on les nommait ainsi, ils
ne s'en formalisaient pas - et s'amarra enfin au pied du
pont-au-couillon. On le nommait ainsi en hommage à l'édile qui l'avait
fait construire, c'était un pont mobile qui devait se relever pour
laisser passer les plus gros cargos et, une fois rabaissé, prendre sur
son dos les camions les plus fringants. Ces puissants véhicules
devaient apporter prospérité et croissance à toute la région. Mais le
pont mobile, dès l'inauguration, n'avait jamais voulu bouger, sinon
dans des directions et des proportions à peu près aléatoires qui
interdisaient également de le franchir avec autre chose qu'une
charrette à foin. D'une province en paisible déclin, le
pont-au-couillon avait fait un désert peuplé de vieux pêcheurs blasés
et de Chevelus Dévergondés.
Quand le vieux eut coupé le moteur du canot, il s'entendit appeler
depuis le quai :
"Hé, vieux ! Pèche interrompue, hein ? L'orage, hein ? Saleté de temps, hein ?"
Il n'eut pas besoin de tourner la tête pour reconnaître Hein le Cafard
- ainsi nommé, en partie, pour les interjections qui achevaient toutes
ses phrases par une note aigre et flûtée.
"Encore bredouille, hein ? J'ai entendu ton moteur crachoter, je me
suis dit : ça c'est le vieux qui va encore avoir besoin de faire
réviser son vieux moulin, peut-être même en changer, hein ? Pauvre
vieux, hein ?"
L'autre partie du surnom de Hein tenait aux qualités morales que
chacun s'accordait à lui prêter et qui ne laissaient jamais présager
rien de très bienveillant lorsqu'il vous saluait d'un commentaire
apitoyé.
"Besoin d'argent pour un moteur tout neuf, hein ? Mais moi j'aurais
bien besoin d'un petit tour dans un canot à moteur tout neuf, un de
ces jours, enfin une de ces nuits, hein ? Alors, vieux, un petit
verre, hein ?"
Le vieux monta sur le quai, s'arrêta un instant. À cet instant, il
aurait voulu que Hein le cafard, plus que toute autre chose au monde,
appartînt à la première catégorie, ou bien qu'il fût lui, le vieux,
dans la première catégorie du point de vue de Hein le Cafard, ou même,
tant qu'à souhaiter, qu'ils appartinssent à des mondes étrangers et
mutuellement aveugles. Mais il le suivit jusqu'à l'arrière-salle du
Mouton Tordu.
Le Bourdon A Trois Ailes - c'était le nom que préférait se donner
André - s'était éveillé un peu avant le jour pour aller pisser. Il
aimait mieux dire, et ce n'était pas faux, qu'il entrait ainsi en
communion avec la nature, l'arbre qu'il arrosait, la pointe du jour,
les petits crabes attardés qui s'enfuyaient sous son pas boitillant -
c'est sa claudication qui valait au Bourdon à Trois Ailes une partie
de son nom. Depuis qu'il passait ses soirées à boire du Thé Modifié à
la lueur des torches il n'avait pas pu dormir au-delà de l'aurore. Ce
n'est qu'après une demi heure, qu'il discerna la masse sombre sur la
plage.
Le Bourdon-à-Trois-Ailes n'était pas bien sûr que la masse sombre fût
vraiment là. Plusieurs heures après son absorption, le Thé Modifié lui
avait déjà fait voir la plage couverte de limules mordorées ou un
castor à la place de la femme avec laquelle il avait passé la nuit. Le
récit de ces hallucinations, transformé, enrichi de détails plus
invraisemblables encore et étendu à l'ensemble des Chevelus
Dévergondés, courait la ville : "Y en a un qui a vu une vieille
chaudière à la place de son mari" disait une habitante à sa voisine,
qui inévitablement faisait mine, en pointant du menton vers son propre
mari, de trouver ça bien normal : c'était une vieille blague dont nul
n'aurait pu dire l'origine, sinon qu'elle ne pouvait remonter plus
haut que l'arrivée des Chevelus, quelques années après l'inauguration
ratée du Pont-au-Couillon.


(à suivre)

Fr.

Page 1 (Jessica Thomas)

[compilation hebdomadaire des épisodes de Jessica Thomas, qui forme la page 1 de son texte.]

Il était une fois une petite abeille. Elle était inquiète, car elle ne trouvait plus le chemin de sa ruche. Virevoltant, hésitante, parmi les fleurs, elle aperçut un gros scarabée bleu, qui lui sembla sage, et joli. Elle décida donc de lui faire part de son problème en ces termes:
- Monsieur scarabée, je suis bien inquiète. Je ne comprends pas. Habituellement, je retrouve ma ruche sans problème, mes antennes frétillent et mes ailes me guident, je n'ai pas à penser, et je suis arrivée. Mais aujourd'hui ! J'ai bien butiné, je m'apprêtais à rentrer, et rien ! Pas le moindre fourmillement interne me poussant dans telle ou telle direction. Alors je ne sais pas où aller. Je suis bien embêtée.
- Mmmh... Bon. Tu manques pas de culot, toi, dis moi ! Me déranger, comme ça... Mais bon. Comme j'ai pas l'habitude d'être abordé comme ça par des petites nanas, je veux bien t'aider. A quoi elle ressemble, ta ruche ?
- Elle est jaune, belle et grande, elle est accrochée à un grand arbre aux feuilles plates, qui nous offre comme des perles des milliers de fleurs blanches et sucrées.
- Un arbre tu dis ? Viens avec moi.
Les deux insectes s'envolèrent dans le ciel bleu. Loin, au-dessus, un avion traçait une double ligne blanche entre les nuages. Et tout était très beau.
Allongées dans les marguerites, éblouies de soleil, Lorette et Valentine sourient. C'est une tradition. Quand Lorette revient à Sainte-Maure, elle prépare un panier, pain de campagne, jambon fumé, tomates, cornichons, pommes et jus de fruits, petits gâteaux et chocolat, et elle emmène Valentine pique-niquer. Elle aime sa petite sœur comme elle n'a jamais aimé. Et pendant ces après-midi sucrées-salées, si Valentine pose une question, Lorette ne répond pas. Elle raconte une histoire. Aujourd'hui, près du pont, au bord de la rivière où flamboient les poissons, Valentine a vu une abeille et un scarabée, posés sur un roseau, s'envoler en même temps, les ailes à l'unisson.
- Tu crois qu'elle retrouvera sa ruche, la petite abeille, Lorette ?
- J'en suis sûre ma doucette !
- Chouette !... Dis... Moi, j'aime trop quand t'es là... Pourquoi t'es partie de la maison, Lorette ?
- Petite fleur... Je ne pouvais pas rester.... Mais... Attends ! Valentine, rappelle moi notre marché.
- Quel marché ?
- Tu te souviens, quand on était assises à côté de la fontaine, pas loin de chez Patrick et Marie, on mangeait des pommes, des Granny très acides, il y avait pas trop de lumière, le soleil faisait plus ampoule que feu, et tu m'as demandé pourquoi les moutons faisaient de la laine tu te souviens ? Et je t'avais raconté l'histoire de la brebis perdue en Sibérie. On avait passé un marché. "Tope là !" On s'est dit. "Marché conclu !" Et le soleil avait percé les nuages, comme un éclair.
- Oui ! Oui ! Je me souviens super bien ! On avait dit : "Maintenant, on répond pu, on raconte ! » Et je me souviens, ton œil a brillé très fort, et je savais que t'étais très contente.
- Oui, j'étais très contente.
Lorette attrape la main de Valentine, lui fait des chatouilles dans la paume, lève la tête. Elles se sourient, et Valentine se jette dans les bras de sa sœur en riant. Elle s'installe, blottie sur ses genoux, et Lorette caresse un peu ses cheveux dorés, étoiles filantes.
- Et bien, tu m'as demandé pourquoi j'étais partie de la maison. Je ne peux pas répondre, ce serait pas du jeu !
Silence. Valentine lève la tête et se tord un peu le cou, pour voir sa sœur, les yeux perdus dans le ruisseau. Un autre scarabée grimpe sur le pied de Lorette, qui retrouve le temps présent et sourit.
- Alors je vais te raconter une histoire.
L'an 2000. Imagine un peu ça Valentine, l'an 2000. On pensait que le monde allait changer, on avait plein de rêves, plein de peurs aussi, que la Lune viennent se poser ici, que toutes les machines meurent, des choses comme ça. Dans un village de Touraine, un grand bal sous les arbres illuminés. De la musique, des pas de danse, tout le monde ou presque s'était déguisé. Des masques tristes enlaçaient des masques gais, la petite fille virevoltait entre les jambes, folle de joie dans une robe à fleurs, un grand manteau, des chaussures rouges vernies et un bonnet. Et là, une main. Une main folle. A qui est la main ? Il y a bien cet homme triste, dans un coin, et là-bas, cet autre qui semble dormir, le visage plein d'alcool. Mais la petite fille cherche une main, une main méchante qui a soulevé sa jupe. Et toutes les mains se ressemblent. C'est là, à minuit, alors que le monde dansait, prêt à tous les changements, que tous les visages se sont mis, pour elle, à ressembler à d'énormes mains.
- Lorette, la petite fille, c'est toi ?
- Oui, c'est moi.
- Tu avais quel âge, en l'an 2000 ?
- J'avais cinq ans. Mais tu sais, c'est moi, mais c'était il y a longtemps, alors c'est aussi un personnage, comme dans les contes. Je réécris l'histoire, comme un arc-en-ciel redessine le ciel après la pluie. Mais il est tard, on doit rentrer. Je te raconte la suite demain ?
-Oh non ! J'ai pas envie de rentrer à la maison. Les parents ferment toujours les volets, on voit rien. Moi, j'ai envie que tu parles, et quand t'en auras marre, qu'on attende la lune et qu'on regarde si on trouve des étoiles filantes. Tu veux bien qu'on rentre pas ? Pas tout de suite ?
- On va se faire disputer tu sais. Surement on n'aura pas de dessert. Et maman a fait une mousse au chocolat.
- Je m'en fiche. Ici, on a des fleurs. On a tout.
- D'accord. Alors je continue. La petite fille a commencé à avoir peur. Peur de tout le monde. Le village n'était plus beau du tout. Les garçons, même les vieux avec des canes, ne savaient plus sourire. Ils ricanaient. Elle ne mettait plus du tout de jupe, même pour les faire tourner. Elle restait trop chez elle, dans cette maison aux volets clos, et elle perdait ses amis. On pensait qu'elle ne tournait pas rond. Elle, elle s'est mise à lire.


(à suivre)

Jessica Thomas

Seuil 1

La Team Two est arrivée au terme de son premier cycle d'épisodes. Les épisodes 1 à 5 de chaque auteur ont été assemblés et mis en ligne:

  1. La page 1 du texte de Jessica Thomas;
  2. La page 1 du texte de Fr.;
  3. La page 1 du texte de Fabrice;
  4. La page 1 du texte d'AB;
  5. La page 1 du texte d'AF;
Bravo aux auteurs!

Les épisodes 6 sont en préparation.

vendredi 2 mars 2012

Episode 5


[Les cinq paragraphes ci-dessous appartiennent à cinq feuilletons distincts. Ces cinq paragraphes ne se suivent pas - mais font suite aux précédents épisodes des mêmes auteurs.]


(Suite de l’histoire n°1) “- Lorette, la petite fille, c'est toi ?
- Oui, c'est moi.
- Tu avais quel âge, en l'an 2000 ?
- J'avais cinq ans. Mais tu sais, c'est moi, mais c'était il y a longtemps, alors c'est aussi un personnage, comme dans les contes. Je réécris l'histoire, comme un arc-en-ciel redessine le ciel après la pluie. Mais il est tard, on doit rentrer. Je te raconte la suite demain ?
-Oh non ! J'ai pas envie de rentrer à la maison. Les parents ferment toujours les volets, on voit rien. Moi, j'ai envie que tu parles, et quand t'en auras marre, qu'on attende la lune et qu'on regarde si on trouve des étoiles filantes. Tu veux bien qu'on rentre pas ? Pas tout de suite ?
- On va se faire disputer tu sais. Surement on n'aura pas de dessert. Et maman a fait une mousse au chocolat.
- Je m'en fiche. Ici, on a des fleurs. On a tout.
- D'accord. Alors je continue. La petite fille a commencé à avoir peur. Peur de tout le monde. Le village n'était plus beau du tout. Les garçons, même les vieux avec des canes, ne savaient plus sourire. Ils ricanaient. Elle ne mettait plus du tout de jupe, même pour les faire tourner. Elle restait trop chez elle, dans cette maison aux volets clos, et elle perdait ses amis. On pensait qu'elle ne tournait pas rond. Elle, elle s'est mise à lire.” (Jessica Thomas)


(Suite de l’histoire n°2) “Le Bourdon-à-Trois-Ailes n'était pas bien sûr que la masse sombre fût
vraiment là. Plusieurs heures après son absorption, le Thé Modifié lui
avait déjà fait voir la plage couverte de limules mordorées ou un
castor à la place de la femme avec laquelle il avait passé la nuit. Le
récit de ces hallucinations, transformé, enrichi de détails plus
invraisemblables encore et étendu à l'ensemble des Chevelus
Dévergondés, courait la ville : "Y en a un qui a vu une vieille
chaudière à la place de son mari" disait une habitante à sa voisine,
qui inévitablement faisait mine, en pointant du menton vers son propre
mari, de trouver ça bien normal : c'était une vieille blague dont nul
n'aurait pu dire l'origine, sinon qu'elle ne pouvait remonter plus
haut que l'arrivée des Chevelus, quelques années après l'inauguration
ratée du Pont-au-Couillon.” (Fr.)


(Suite de l’histoire n°3) “C'est ainsi que, sur le chemin de la bibliothèque, je m'abandonnai pour la première fois à l'arc-en-ciel d'émotions contradictoires qui me traversaient le cœur. Nos pas s'accordaient et la marche me semblait danse, tempo tranquille sur le pavé. Sabou était-il aussi ému que moi ? Impossible à dire tant ses traits restaient impassibles. Le soir, lovée dans mon lit, je formulai le vœu de voir nos destins liés pour toujours et l'imaginai en prince chevauchant les étoiles et la lune. Mes rêves étaient d'autant plus fantaisistes que je n'avais encore échangé aucune parole avec Sabou car, si je lui tendais tout naturellement la main à chaque nouvelle sortie qui nous amenait à battre les trottoirs du quartier, c'est avec le même naturel que je lui tournais le dos à chaque récréation, emboitant lâchement le pas à mes condisciples qui avaient ostracisé ce garçon trop différent. Les circonstances allaient heureusement me donner l'occasion d'adopter un comportement dont je puisse être plus fier.” (Fabrice)


(Suite de l’histoire n°4) “Raton avait eu à peine le temps d’enfiler sa veste de mouton retourné, et ils s’étaient mis en route pour le chalet. L’idée était de se tenir tranquille quelques semaines, le temps de se faire oublier, que les choses se calment et que la police se désintéresse de l’affaire. On brûlerait les gants et les vêtements qui avaient servi à l’opération dans un coin à l’abri des regards, une fois la nuit tombée, puis on se répartirait le butin. Raton voulait partir refaire sa vie en Australie, ou peut-être bien en Nouvelle Zélande, ou même dans ces îles Vierges dont le seul nom suffisait à lui donner une érection. À ses pieds, sur le plancher de la voiture, son attention fut attirée par la vieille canne de Richard. Feu-Richard. Cette pensée le fit ricaner. « Eh les gars, on aura p’têt dû envoyer des fleurs à sa veuve ! » Nelson, au volant, pouffa dans sa cigarette. La Pelure, quant à lui, n’avait aucune envie de rire. « Ferme-la Raton, t’es vraiment trop épais. » Au loin, un barrage de police. Nelson laisser échapper un juron où il était question de femmes au mœurs légères. Impossible de faire demi-tour sans attirer la suspiscion, « vas-y roule, ralentis pas, pis laisse-moi parler surtout ! » lança La Pelure à Nelson, qui avait subitement verdi. Arrivés à la hauteur des policiers, ils s’arrêtèrent. « La 124 est inondée ! Faut passer par St Agathe pour la déviation ! » leur cria un fonctionnaire. La Pelure remercia de la main. Encore un barrage de castor qui avait cédé. Un bête barrage de castor. C’est tout ce qu’ils auraient à craindre désormais.” (AB)


(Suite de l’histoire n°5) “Pas de fleurs à l’arrivée, mais une mauvaise surprise. Envolés les rêves d’ « ensaimadas », le week-end romantique dans la maisonnette louée par Alex et ses hypothétiques brebis laineuses… En bonne française, elle avait toujours dit qu’Iberia était une bande d’incompétents. Elle avait atterri en Corse (une erreur de contrôle au moment de l’embarquement). Il n’y avait pas de connexion entre Ajaccio et Majorque. On lui conseillait le ferry nocturne ou un nouveau vol via Paris, dans un cas comme dans l’autre à ses frais (dans leur habituelle mauvaise foi, les gens d’Iberia avaient essayé de la convaincre qu’ils n’étaient pas responsables). Elle se retint de gifler l’hôtesse, réprima l’envie de voler sa canne au vieillard qui faisait la queue au comptoir derrière elle pour taper sur le steward, puis pensa à Colomb et aux voiliers du Vieux Port. Se sentant à nouveau des ailes d’aventurière, F. sortit d’un pas rapide du hall L et se dirigea vers le port pour acheter un billet Costa Concordia Ajaccio-Palma. Il venait de pleuvoir sur le port d’Ajaccio que surplombait un magnifique arc-en-ciel. Absorbée par la contemplation de la nature, elle s’imaginait déjà compter les étoiles filantes sur le pont pendant la nuit.” (AF)

jeudi 1 mars 2012

Episode 4

[Les cinq paragraphes ci-dessous appartiennent à cinq feuilletons distincts. Ces cinq paragraphes ne se suivent pas - mais font suite aux précédents épisodes des mêmes auteurs.]


(Suite de l’histoire n°1) “L'an 2000. Imagine un peu ça Valentine, l'an 2000. On pensait que le monde allait changer, on avait plein de rêves, plein de peurs aussi, que la Lune viennent se poser ici, que toutes les machines meurent, des choses comme ça. Dans un village de Touraine, un grand bal sous les arbres illuminés. De la musique, des pas de danse, tout le monde ou presque s'était déguisé. Des masques tristes enlaçaient des masques gais, la petite fille virevoltait entre les jambes, folle de joie dans une robe à fleurs, un grand manteau, des chaussures rouges vernies et un bonnet. Et là, une main. Une main folle. A qui est la main ? Il y a bien cet homme triste, dans un coin, et là-bas, cet autre qui semble dormir, le visage plein d'alcool. Mais la petite fille cherche une main, une main méchante qui a soulevé sa jupe. Et toutes les mains se ressemblent. C'est là, à minuit, alors que le monde dansait, prêt à tous les changements, que tous les visages se sont mis, pour elle, à ressembler à d'énormes mains.” (Jessica Thomas)


(Suite de l’histoire n°2) “Le Bourdon A Trois Ailes - c'était le nom que préférait se donner
André - s'était éveillé un peu avant le jour pour aller pisser. Il
aimait mieux dire, et ce n'était pas faux, qu'il entrait ainsi en
communion avec la nature, l'arbre qu'il arrosait, la pointe du jour,
les petits crabes attardés qui s'enfuyaient sous son pas boitillant -
c'est sa claudication qui valait au Bourdon à Trois Ailes une partie
de son nom. Depuis qu'il passait ses soirées à boire du Thé Modifié à
la lueur des torches il n'avait pas pu dormir au-delà de l'aurore. Ce
n'est qu'après une demi heure, qu'il discerna la masse sombre sur la
plage.” (Fr.)


(Suite de l’histoire n°3) “Le comportement cyclothymique de Sabou introduisit d'emblée une distance avec les autres enfants, dont l'attitude à son égard oscillait entre la crainte et la fascination. En effet, le comportement du jeune garçon avait de quoi désarçonner : si certains jours ce dernier dormait avec une application remarquable tout au long de la journée, déjouant implacablement les efforts désespérés de Mademoiselle Pipeau afin de susciter chez lui une amorce d'intérêt, d'autres fois au contraire, il s'impliquait dans les débats de la façon la plus passionnée qui soit. Et de le voir rétorquer à la maîtresse que les marées n'étaient pas l'œuvre de la lune, mais d'un poisson géant lové au fond des eaux qui, inlassablement, avalait et recrachait l'eau, ne pouvait laisser de marbre ses condisciples. Toutefois, si ce genre d'affirmation faisait bien entendu naître la raillerie chez nombre d'entre eux, la moquerie se teintait également d'admiration face à la détermination que manifestait Sabou, et sa capacité à ne se laisser démonter en aucune circonstance. Une personnalité aussi forte effarouchait ma timidité, et je serais restée à distance de ce curieux garçon si les circonstances ne nous avaient pas rapprochés. Le destin prit la forme d'un eczéma tenace qui rongeait nos petites mains d'enfants et nous obligeait chacun à les badigeonner d'un liquide orangé apaisant, mais peu esthétique. Ainsi, à la première sortie, Mademoiselle Pipeau m'apostropha : « Et bien Joséphine, tu vois bien que personne ne veut se mettre avec toi, donne-donc la main à Sabou, il a le même problème que toi ! »” (Fabrice)


(Suite de l’histoire n°4) “Dans un appartement délabré de la rue St Laurent, juste au dessus du théâtre du Rideau Vert, trois drôles de gugusses s’étaient offert une grasse matinée. Le plus jeune, qu’on appelait Raton parce son père tenait une entreprise florrissante d’élimination de rongeurs défonseurs de poubelles, faisait un rêve incohérent, passant du rire aux larmes selon que la traque extra-terrestre dont il croyait être l’objet tournait ou non en sa faveur. Voilà qu’il s’envolait au-dessus de la cime des arbres, haletant et le cœur au bord de rompre – la fuite vers le haut ! ça y est ! il leur avait échappé !
Le soulagement fut cependant de courte durée, quelque chose venait de lui agripper la jambe et le ramenait au sol, il se propulsait de toute ses forces en sens contraire, mais on ne le lâchait pas, on serrait plus fort, quelque part en bas, très loin dans son corps. « Raton, grouille-toi donc ! » Réveillé en sursaut, Raton finit par ouvrir des yeux gros comme des soucoupes. La Pelure, qui avait encore la main sur sa cuisse, commençait à se fâcher, tandis que derrière lui, Nelson débarrassait la table des bouteilles de bière vides qui la jonchaient d’un grand mouvement de bras pour y poser son sac de voyage, y fourrant du linge et leurs trois lampes torches. « Lève-toi Raton ! C’est l’heure, on se tire ! »” (AB)


(Suite de l’histoire n°5) “Marre de ces conférences! On ne cesserait donc jamais de l’inviter ! Il s’évertuait pourtant à être insupportable partout où il allait et à faire la grimace à ses hôtes. P., qui devait professer l’après-midi même à l’Université des Baléares sur les masques dans le spectacle de cour, ruminait dans un coin de l’avion. Il avait laissé son édition du Lazarillo en pleine collation du témoignage M et abandonné ses tomates (décimées, malgré l’efficace sauvetage nocturne, lanterne en main, avec Marta) entre les mains du jardinier de la Sénatrice. Tout ça pour du théâtre ! Foutus théâtreux, tiens ! Le seul dramaturge qu’il aimait vraiment lire, c’était Aristophane. Il avait fait son mémoire de fin de cycle sur les Guêpes et abhorrait foncièrement le théâtre « moderne » (comprendre celui du XVIIe siècle) dont il était un éminent spécialiste. Bien entendu, il ne pouvait l’avouer à personne et pas même la Sénatrice n'était dans le secret. À force de ressassement, il s’endormit et si l’on avait pu forcer l’intimité de ses rêves, on y aurait vu des tomates, des incunables et un pin parasol foudroyé. Il n’avait pas à peine posé le pied à l’extérieur de l’avion que le directeur du département de Lettres vint à se rencontre et le salua d’une poignée de main ferme” (AF)